Tentative de définition de la discipline

Partir à vélo, on l’a tous et toutes déjà fait un jour, que ça soit enfant, pour rejoindre les copains et copines ou alors plus tard pour se rendre au travail et se déplacer en ville. Qu’elle soit un souvenir de votre enfance ou un simple moyen de locomotion, vous savez sûrement que l’on peut faire beaucoup plus que cela avec une simple bicyclette.

J’imagine que vous avez déjà entendu parler du « cyclotourisme » : un genre de randonnée itinérante où l’on charge son vélo de sacoches afin d’aller à la découverte de territoires inconnus. Vous connaissez aussi sans doute les pratiques sportives « classiques » du vélo : la route, le VTT, la piste… Mais connaissez-vous la longue distance à vélo ? Si vous êtes en train de lire ces quelques lignes, j’imagine que oui, un peu quand même. Si ça n’est pas le cas, restez !  Vous verrez, ça va être bien.

Vélo de la trans am d’après une photo de Felix Wong

Il faut bien admettre que la pratique de la longue distance est à la mode aujourd’hui et qu’elle attire pléthore de nouveaux cyclistes. 

Tant mieux ! 

On commence par exemple à entendre parler de la discipline sur des médias très grand public comme France 2 (reportage Bikingman Oman 2020) et certains résultats d’épreuves paraissent même sur le site de l’Équipe. Ces épreuves ont tout ce qu’il faut pour faire rêver les spectateurs et attirer de nouveaux pratiquants. En plus de véhiculer des valeurs qui semblent parfois avoir été un peu oubliées dans la pratique de certains sports, la longue distance est propice aux récits d’aventure épique, aux témoignages inspirants et émouvants, sans pour autant renier ses origines sportives.

La pratique actuelle de la longue distance souffle un vent de fraîcheur, au même titre que le gravel, sur le petit monde du vélo, et ça fait du bien ! Mais malgré cette modernité réjouissante et sans vouloir casser l’ambiance, nous allons voir que cette façon de faire du vélo est loin d’être récente…

(suspens)

Vous l’aurez compris, nous aurons l’occasion de revenir plus tard sur l’histoire et les différentes épreuves de la discipline. Pour l’instant, nous allons nous contenter d’essayer de la définir.

De quoi parle-t-on ?

Pour faire simple, nous allons parler de celles et ceux qui aiment passer du temps sur leur vélo, beaucoup de temps sur leur vélo, genre beaucoup beaucoup de temps. 

Je ne vais pas vous parler de la sortie du dimanche des cyclos du coin qui passent cinq heures d’affilée à pédaler, non, bien qu’ils restent, soit dit en passant, tout à fait fréquentables. Je vais plutôt vous parler des gens qui passent 10 heures, 24 heures voire 10 jours, 15 heures et 18 minutes sur leur machine sans s’arrêter de pédaler ou presque. Ces individus ne se contentent pas de savoir quel développement utiliser, quel itinéraire emprunter ou quelle paire de lunettes enfiler. En plus des questionnements habituels du cycliste, ils se demandent comment s’alimenter correctement pendant plusieurs jours sans trop perdre de temps, tout en ayant les apports nécessaires pour compenser l’énergie perdue à pédaler. Ils se demandent comment recharger leur matériel électronique sans embarquer 15 kg de batteries ou passer trois heures dans un bar à attendre que leur GPS soit plein. Ils se demandent même lequel de ce fossé ou de cet abribus sera le plus confortable pour passer quelques dizaines de minutes à grelotter dans le froid, afin de pouvoir se reposer avant de reprendre la route. 

Qu’on les appelle bikepackers, ultracyclistes ou mégamasochistes, cela n’a pas vraiment d’importance. Ce sont simplement des cyclistes passionnés à un tel point qu’ils ne veulent plus descendre de leur machine, et cela même une fois la nuit tombée.

Cycliste de la trans am d’après une photo d’Eddie Clark Media/inspiredtoride.it

Au vu du portrait que je viens de dresser, vous vous demandez sûrement pourquoi aller plus loin et chercher à définir la longue distance. Ça à l’air limpide, ce sont des courses de vélos qui durent longtemps ! Et vous aurez raison, mais quand on se rapproche du tableau, il se trouble de façon étonnante. Avec l’arrivée de nouvelles épreuves très variées chaque année, qui cohabitent avec d’autres beaucoup plus anciennes et ne se pratiquent parfois pas du tout sur les mêmes machines, il y a de quoi s’emmêler les pinceaux. Il faut aussi préciser que la discipline n’est pas structurée par une fédération. Il n’existe donc aucun format de référence, ce qui complexifie encore un peu plus la tâche.

Quand vous observez des épreuves telles que la Race Across AMerica, une course avec assistance qui relie les côtes ouest et est des États-Unis, la Silk Road Mountain Race qui traverse à VTT et en autonomie les montagnes du Kirghizstan et la « doyenne » Paris-Brest-Paris, on a du mal à comprendre qu’il s’agit pourtant bien des mêmes « profils » de cyclistes qui participent à toutes ces épreuves.

Cela dit, malgré le fourbi ambiant, j’ai quand même pu dégager quelques critères essentiels partagés par tous ces événements, et ce afin d’essayer de mieux comprendre l’essence de la longue distance à vélo.

Les critères

Le parcours

Commençons par la base de la base : une course longue distance consiste à rejoindre un point A à un point B à bicyclette et en une seule étape. En effet, même les moments passés ailleurs que sur la selle font partie de la course. Que ça soit le ravitaillement à la supérette ou la petite sieste au bord de la route, le chrono est déclenché sur la ligne de départ et s’arrête uniquement une fois la ligne d’arrivée franchie. Le nombre de kilomètres journaliers n’est donc pas limité, et il n’y pas de transfert par un moyen de transport tiers pour rejoindre une autre partie du parcours à effectuer. 

Cela implique donc d’avoir à optimiser tous les paramètres extrasportifs pour essayer de parcourir le plus de distance en un minimum de temps. Cela amène forcément les cyclistes à rouler dans des conditions un peu particulières. Il n’est pas rare qu’ils doivent gravir un col de nuit, par exemple.

Une autre différence majeure avec les épreuves cyclosportives est que les cyclistes longue distance roulent sur route ouverte, avec les voitures, les gros camions et les chiens qui rêvent de croquer des mollets fraîchement épilés. Cela veut aussi dire que les coureurs peuvent profiter de tout ce qui se présente sur leur route pour les aider. Les stations-service, fontaines, bistrots et autres boulangeries sont autant de petites oasis qui permettent aux coureurs de progresser vers leur destination.

L’aspect sportif

Vous l’avez compris, on parle ici d’épreuve, de course et de compétition plus ou moins assumée, ce qui implique un classement (ou pas d’ailleurs), et donc un moyen de comparer tout ce petit monde. Rien d’extravagant de ce côté-là : un simple chronométrage permet de mesurer les performances.

Même si les épreuves longue distance ne classent pas toutes officiellement leurs participants, elles imposent souvent, en revanche, un temps maximum pour rallier l’arrivée. Les  participants doivent donc maintenir une certaine allure pour valider l’épreuve. Pour la plupart des humains, terminer dans les délais représente déjà un exploit qui peut être le rêve et le fruit de nombreuses années d’entraînement. 

Pour d’autres, équipés d’un cœur bionique et pouvant s’alimenter uniquement de gel sans être malade, le tout sans dormir et en roulant plus vite que votre voisin cyclo avec son beau vélo carbone d’à peine 7kg, la victoire et les records sont leur sacerdoce. 

Vous voyez que même si l’aventure n’est jamais loin en longue distance, la notion de performance reste centrale. Oubliez donc la tente quatre places et le Campingaz, et contentez-vous du minimum syndical.

Finisher de la trans am d’après une photo de Felix Wong

L’accessibilité

Malgré le fait que les courses longue distance soient sélectives de part l’engagement physique et mental que représentent leur accomplissement, à mon humble avis, leur succès vient du fait que leurs participants semblent étonnamment « banals ». On a l’impression que de nombreux pratiquants ne se définissent pas comme de grands sportifs aux ambitions de coupes et de médailles à accrocher dans leur garage, mais plutôt qu’ils sont à la recherche d’un accomplissement personnel dans une ambiance bon enfant.

On entend aussi souvent que ces épreuves demandent, très précisément, 69,4 % de mentale et seulement 34,12 % de physique. Cela  explique sans doute la grande diversité de profils que l’on peut y croiser. 

Que ce soit Fiona Kolibinger, première femme à avoir gagné en 2019 la Transcontinental Race, Jacques Barge et ses six BikingMan terminés à 68 ans ou encore Clément Clisson, vainqueur de la Race Across France 2020 (2 600 km sans assistance) à seulement 22 ans , chacun et chacune pourra s’identifier à quelqu’un qui lui ressemble. Il est alors facile de se dire, et pourquoi pas moi ? 

Alors entendons-nous bien, ces trois-là réalisent des exploits hors du commun et il très peu probable que vous comme moi soyez un jour capable de telles performances. Mais bon , je nous souhaite quand même d’y arriver, dans le doute !

Tout ça pour dire que cette discipline semble accessible à n’importe qui. Et ça tombe bien, car c’est une autre caractéristique de ces épreuves : elles sont ouvertes à toutes et tous, sous réserve d’une petite attestation médicale toute bête.


En plus de ces points en commun, chaque épreuve possède son propre règlement qu’il faudra suivre pour la valider. Cela peut être un portion de route obligatoire, une liste d’équipements, l’interdiction du drafting…

Si on résume tout ce que nous avons vu, une épreuve de cyclisme longue distance demande à ses participants de relier deux points à vélos en un temps limité, sur route ouverte tout en respectant un règlement mis en place par l’organisation. 

J’avoue que dit comme ça, on est loin de la définition médiatique habituelle qui est faite de la discipline, souvent qualifiée d’extrême, infernale ou d’ultrabidule. Et c’est peut-être parce que nous n’avons pas encore abordé un point qui est souvent le premier mis en avant : la distance. 

Eh oui, en plus c’est dans le nom, donc ça doit être un peu important non ?

La distance

Prenons deux enfants ayant pour mission d’aller chercher le pain à la boulangerie à vélo. Les parents ont été clairs, ils doivent rentrer avant 19 h, mettre leur casque et peuvent, s’ ils le souhaitent, acheter des bonbons avec la monnaie restante, et bien sûr ils le souhaitent. Plutôt que de se contenter de ces directives, les deux olibrius décident de pimenter un peu la corvée en faisant la course. Le vainqueur remportera l’intégralité des bonbons. D’après la première définition que j’ai faite plus haut, ces enfants participent bien à une épreuve longue distance.

Il faut donc affiner un peu notre définition.

À partir de quelle distance peut-on parler d’épreuve longue distance ? Il n’y a pas vraiment de distance minimale officielle, car celle-ci est très relative et dépend du terrain, du dénivelé et du niveau du cycliste. Plus que la distance, c’est finalement la durée de l’épreuve qui permettra d’évaluer si une épreuve peut rentrer ou non dans le club de la longue distance.

À ce stade, je préfère préciser que je ne prétends pas avoir la science infuse sur le sujet et que ma démarche consiste à dresser un portrait intelligible et constructif de notre sport. Je sais très bien qu’il existe des zones grises qui ne rentreront pas dans les cases que j’ai choisi de tracer. Cela n’empêchera bien sûr pas de rapprocher ces pratiques voisines de ce que je tente de définir ici, et de les aborder dans d’autres articles. Bien, maintenant que les précautions ont été prises, nous pouvons nous lancer à fond vers la fin de cet article.

Malgré l’absence de limite claire, comme c’est le cas dans d’autres sports d’endurance, un consensus s’accorde à dire qu’à partir de plus huit heures passées sur la selle, on peut commencer à parler de longue distance. Cela équivaut environ à 200 km sur la route et à une petite centaine pour du offroad.

Il est vrai que huit heures peut paraître court quand on sait que le format classique d’une épreuve longue distance se situe autour d’une centaine d’heures. Cela dit, il est intéressant de constater que cette barrière dès huit heures prend énormément de sens lorsqu’on la met en perspective.

Si l’on évoque par exemple la course la plus longue du calendrier UCI sur route, à savoir Milan-Sanremo, à l’occasion de l’édition 2020 remportée par Wout VAN AERT, le coureur belge a mis 7 heures, 16 minutes et 9 secondes pour parcourir les 305 km de la course. Même le dernier à franchir la ligne, James MITRI, n’arrivera « que » 38 minutes et 34 secondes après les premiers. Il sera d’ailleurs déclassé, car arrivé hors délai.

Cela s’éclaircit encore davantage lorsque l’on se plonge dans l’histoire du cyclisme. Pensons par exemple à la première course de fond de l’histoire, créée en 1869 par le Journal Le vélocipède illustré entre Paris et Rouen, et longue de 120 km. Avec les machines de l’époque, le vainqueur de l’épreuve, James Moore, a bouclé l’épreuve en 10 heures et 45 minutes, sachant que le temps maximal pour valider l’épreuve était de 24 heures.

On peut aussi penser au raid Rome-Naples de 230 km, accompli en 1897 par neuf cyclistes entre le lever et le coucher du soleil, et qui donnera naissance au format Audax.

Vous voyez ! Quand je vous disais que la longue distance renouait avec les origines de la compétition cycliste, je ne m’étais pas moqué de vous.

Paris Rouen 1869 d’après une gravure d’époque

Pour finir sur cette barrière des huit heures, on se rend bien compte que c’est à partir de ce temps de selle que le cycliste va devoir gérer des éléments autres que celui d’appuyer fort sur les pédales. Il va devoir s’alimenter intelligemment pour ne pas se retrouver à sec de calories pour terminer l’épreuve. Il faudra aussi qu’il prévoit plusieurs solutions vestimentaires pour faire face aux changements météorologiques et peut-être même qu’il embarque de l’éclairage s’il est amené à rouler de nuit. Nous aurons l’occasion de voir plus tard que tout un tas de solutions ont été trouvées pour assurer la gestion de cette logistique inhérente à la pratique de la longue distance.

Pour conclure, je dirais simplement que, peu importe la distance, le dénivelé, le terrain ou que sais-je encore, une épreuve de vélo longue distance n’est qu’une variation d’une même mélodie : roule, mange, dors.

Sur la route de la trans am d’après une photo de Felix Wong

Cet article a été relu et corrigé par Orane DESNOS, Tradistica.

6 réponses sur “Tentative de définition de la discipline”

  1. Je dirais simplement que tu as bien cerné les éléments constitutifs de la longue distance en vélo…on pourrait y voir une analogie avec le trail longue distance qui réunit les mêmes ingrédients.
    En tout cas as, tu as parfaitement su décrire la pratique.
    Très bien écrit aussi.
    Bien amicalement de la part d’un cycliste passionné aussi.

    1. Merci pour ton retour.

      Oui effectivement il y a beaucoup de points communs avec d’autres sports comme le trail, le triathlon ou encore la course au large. C’est une thématique sur laquelle je suis en train de faire des recherches, il y aura donc surement article sur le sujetprochainement.

  2. Bonjour,
    Personnellement, je pratique la longue distance, mais je n’ envisage en aucun cas de la pratiquer dans 1 cadre de compétition, ou même de simple pratique collective. Et je pense qu’ on est nombreux comme ça, à filer le nez au vent tous seuls dans notre coin…

    1. Bonjour,

      Tout à fait d’accord, j’ai choisi de me concentrer sur les épreuves, car elles sont plus documentées et plus structurées que les pratiques individuelles, ce qui aide pas mal, lorsqu’on essaye de définir quelque chose, ça ne les exclut en aucun cas du cadre de la longue distance. Je pratique principalement tout seul et en dehors des épreuves, mais le but avec ce premier article est d’essayer de définir de façon globale la discipline, les déclinaisons viendront par la suite ^^.

      Merci pour ton retour.

  3. Bonjour Alexandre, je découvre grâce à vous la discipline du vélo longue distance, je dois dire que vous avez réussi à aiguiser ma curiosité. j’ai donc pris le temps de lire la présentation que vous en avez fait.
    Ce n’est pas demain, que le sédentaire que je suis, sera capable de se livrer à cette pratique sportive. En revanche vous avez réussi quelque chose, vous m’avez donné envie de refaire du vélo. Je me suis même donné un objectif mais que je garde pour moi, pour l’instant, à suivre donc …

    1. Bonjour,
      J’en suis ravi !
      Je vous souhaite de prendre du plaisir dans la réalisation de vos objectifs. N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions et à partager vos expériences.
      Bonne route

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